Comment TIDAL va-t-il se différencier de Spotify et des autres ?

Je l’évoquais succintement dans mon dernier billet. Hier, Jay-Z et ses amis ont mis à profit le rachat du Suédois Aspiro pour 56 millions de dollars et lancé TIDAL, plateforme de streaming haute qualité comptant 540 000 abonnés. Les amis de Jay-Z, ce sont quelques uns des artistes les plus bankables du moment, tous genres confondus : Kanye West, Nicki Minaj, Beyoncé, Rihanna, Madonna, Calvin Harris, les Frenchies Daft Punk, Jack White, Coldplay ou encore Jason Aldean. Cependant, la concurrence est déjà rude au sein des plateformes de streaming musical. Comment Tidal va-t-il donc se différencier de Spotify et des autres concurrents sur le marché ?

Tidal launch - Artists on stage

Une campagne social media rondement menée

Les artistes cités plus haut ont la particularité de cumuler plusieurs millions de fans engagés via leurs profils sociaux. En effet, ils cumulent presque 500 millions de personnes sur les 3 plus gros réseaux sociaux :

Tidal Artists on Social Media

by @God_Schizo

Ainsi, pour le lancement de la campagne #TIDALforALL, tous ces artistes (et d’autres, comme Alicia Keys, ou encore Arcade Fire) ont mis une ou plusieurs de leurs pages sociales aux couleurs de l’opération. Même Beyoncé, qui pourtant ne tweete plus depuis presque 2 ans, s’est mis aux couleurs (#3BFFFF) de TIDAL pour l’occasion. Des avatars et des photos de couverture qui ressemblaient à ça :

Tidal campaign - Kanye West

Kanye West’s official Twitter

Tidal campaign - Beyoncé

Beyoncé’s official Twitter

Avec de tels ambassadeurs, une presse spécialisée aux abois, et un lancement retransmis en direct depuis New-York, difficile de manquer son buzz. « La musique nous rapproche, elle nous connecte tous. La musique est si puissante — c’est ce que Tidal sera. Un lieu de connexion entre artistes et fans » nous disait Alicia Keys hier soir. Mais en quoi TIDAL se différencie-t-il des Spotify, Deezer et autres Qobuz ?

[youtube http://youtu.be/6zbSCDT5WeY]

« Ensemble, nous sommes inarrêtables »

Dans la vidéo qui accompagne la campagne #TIDALforALL, on parle du « début d’un nouveau monde », (Kanye West), d’un « jour historique » (Jay-Z). On trinque à la « créativité »,  on veut « replacer l’art et l’artiste au centre » (Madonna). Rien que ça.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=cYYGdcLbFkw]

Si l’idée que les musiciens les plus reconnus d’aujourd’hui joignent leurs forces pour créer un futur meilleur pour l’industrie musicale sonne doux à mon oreille, voire poétique, tout cela reste très flou. Examinons donc le « TIDAL manifesto ». Voici ma traduction de la déclaration signée par les artistes présents :

Au cours de l’Histoire, chaque mouvement a commencé avec quelques individus réunis ensemble autour d’une vision qu’ils partagent – une vision qui change le status quo.

Cette vision prenait vie avec un premier pas. Nos premiers pas commencent aujourd’hui à travers la plateforme TIDAL.

TIDAL est une entreprise détenue en majorité par les artistes, dont la mission est de rétablir la valeur de la musique et de protéger la durabilité de l’industrie musicale, qui prend racine dans la créativité et l’expression.

Dans les mois à suivre, nous continuerons de développer cette plateforme en destination universelle, qui fait partie de notre vision pour introduire le changement du système actuel. Tous les jours, nous travaillons assidûment à améliorer le service global.

Aujourd’hui, le site comprend du son de haute qualité, de la vidéo et du contenu éditorial exclusif, mais d’autres fonctionnalités sont à venir. Avec le temps, TIDAL ne sera pas seulement un service de streaming mais une plateforme immersive dotée d’expériences améliorées.

Avec TIDAL, nous nous engageons à construire une plateforme qui reflète les idées apportées directement par les artistes, pour fournir une expérience enrichie. La musique présentée et entendue comme les artistes l’ont pensé.

Nous voulons que notre mission avec TIDAL déclenche la discussion et pose une base pour les stars émergentes de demain.

Notre mouvement est mené par quelques uns qui invitent tout le monde à se rassembler pour une cause commune, un mouvement pour changer le status quo.

Aujourd’hui marque l’étape suivante.

Amen. Bon, ce solennel effet d’annonce est fort sympathique mais ça ne fait pas avancer le schmilblick. « Expérience enrichie » c’est un peu faible pour me faire tester un nouveau service payant. Le mieux est donc d’aller à la source et d’analyser ce que Jay-Z a à nous dire sur TIDAL.

« Nous n’aimions pas la direction que prenait la musique et pensions que nous pouvions peut-être nous y investir et frapper un gros coup, ou qu’au moins nous pourrions réveiller les gens et tenter d’améliorer le système « gratuit contre payant », faire la promotion d’un commerce équitable, et que ce serait dans tous les cas une victoire pour nous« 

Là, on commence à toucher du doigt un point sensible : le système de rémunération des auteurs, compositeurs et/ou interprètes des titres disponibles en streaming. Dernièrement, ce sont Taylor Swift et Björk qui ont retiré tout ou partie de leur musique sur Spotify, pour protester contre cette répartition. Mr Carter continue sur le sujet de la valeur de cette musique :

« Les gens ne respectent pas la musique, et la dévaluent […] Les gens ont vraiment l’impression que la musique est gratuite, mais ils sont prêts à payer 6 dollars pour de l’eau. »

« Je crois juste que tant que nous sommes du côté de bien, et que nous sommes là-dedans pour les bonnes raisons, ça marchera. C’est juste une grosse opportunité pour tout le monde– pas quelques chose qui n’appartient qu’à une personne. Ça ce n’est pas juste, ce n’est pas un processus démocratique, et ce n’est pas l’idée qu’il y a derrière. »

source

Jay-Z président ? Avouons-le, ces idéaux de démocratie pour une industrie musicale gérée par quelques gros portefeuilles de sociétés depuis plusieurs décennies à de quoi faire saliver. Il pense notamment que « les producteurs et les gens qui travaillent la musique sont laissés à la marge » et ne sont pas compensés correctement pour leur travail.

Comment TIDAL va-t-il se différencier de ses concurrents ?

Sur les fonctionnalités de la plateforme elle-même :

« Le service offre du son et de la vidéo haute qualité […] Le moins que nous puissions faire est de présenter ça au public de la façon dont l’artiste l’a souhaité.« 

« Le prix sera progressif, car nous voulons le présenter au plus de gens possible. Mais il est certain que cela attire les personnes à qui la musique importe vraiment et qui veulent l’entendre de la façon dont elle a été prévue. Et avec un peu de chance, un jour, la technologie nous aidera à trouver un moyen de livrer du son haute définition, peut-être même avec un modèle à $9,99. »

source

Difficile de ne pas penser à Neil Young et sa campagne pour Pono, ou au récent lancement de Deezer Elite. Le discours pour appâter les audiophiles semble avoir été absorbé par la plupart des plateformes de streaming, qui promettent souvent un son « haute qualité » une fois l’abonnement premium souscrit. Mais la première chose à laquelle s’intéressent la plupart des auditeurs est évidemment le prix. Petit comparatif des fonctionnalités et prix des différentes plateformes :

Comparaison offres streaming

source : Le Monde

Si en entrée de gamme, l’offre de TIDAL est comparable à celle de ses concurrents (prix, qualité, catalogue), le montant de l’abonnement premium ($29,99) semble élevé. D’autant que pour le moment, hormis cette promesse d’une « qualité CD », seule la présence de la vidéo différencie véritablement TIDAL des autres offres. Et en matière de vidéo, c’est YouTube qui mène la barque.

La plateforme de Jay-Z aura donc intérêt à proposer du contenu très exclusif pour motiver les fans à payer le prix de 5 bouteilles d’eau à $6 afin d’y accéder. Par exemple, on peut imaginer de la retransmission de concerts en direct (à la Vyrt), agrémentée d’interviews, de passages backstage ou encore de making off. Proposer du merchandising, des morceaux inédits, des vinyles en série limitée, etc. Autant de pistes pour enrichir le service et le différencier des autres.

Pour ma part, je me pose deux questions :

1/ Les artistes qui ont signé ce joli manifesto pour changer la face du monde de la musique vont-ils retirer leur travail des plateformes concurrentes ? Aujourd’hui en tout cas, pas de signe de ce côté.

2/ Hormis la qualité et le prix, c’est bien la rémunération des artistes et de ceux qui font la musique qui fait débat autour du streaming. Certains observateurs pensent que l’initiative TIDAL peut permettre aux artistes de se débarrasser des intermédiaires et de contrôler eux-mêmes la diffusion de leurs œuvres sans passer par des tiers. Oui et non. Il faudra bien continuer de payer les attachés de presse, les managers, les graphistes, les designers, les producteurs, etc. Bref, tous ceux qui participent à former le produit fini proposé par chaque artiste et à le diffuser, surtout lorsqu’on parle de musiciens du calibre d’une Beyoncé ou d’une Madonna. Il faudra aussi payer tous les comptables, les développeurs, les experts en curation, et financer le traitement des métadonnées de la plateforme. Chaque artiste présent au lancement aurait pris une participation de 3 % au capital de TIDAL, donnés gracieusement par Jay-Z. J’attends donc impatiemment de voir quel modèle de répartition va nous proposer TIDAL et son fuck le freemium.

En attendant, le journaliste spécialisé Stuart Dredge propose quelques axes de réflexion qui pourraient faire de TIDAL une plateforme « pour tous les artistes quelque soit leur taille » :

1/ Aspiro se différenciait de ses concurrents en s’appuyant un contenu éditorial de qualité en plus de la musique, il faudra travailler cet aspect d’autant plus.

2/ Les artistes parties prenantes dans TIDAL pourraient prendre leur rôle au sérieux et mettre en avant la prochaine génération de musiciens en utilisant leur notoriété.

3/ Intégrer le merchandising, la vente de tickets pour les concerts, une fonctionnalité crowdfunding, ou même un système de micro-paiements ouvriraient la porte à des produits destinées aux « superfans ».

4/ TIDAL pourrait tenter de devenir une plateforme centrée autour du direct-to-fan et ainsi pallier à la baisse du reach organique sur les pages Facebook des artistes tout en contrôlant leur medium de diffusion.

5/ Mettre en place des partenariats avec de grandes marques peut aussi être un levier pour en faire un service rentable.

Affaire à suivre dans les mois qui viennent, à l’aube du lancement officiel de YouTube Music Key et du nouveau Beats Music repris par Apple.

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10 réponses à Comment TIDAL va-t-il se différencier de Spotify et des autres ?

  1. RomainJ 31 mars 2015 at 22 h 06 min #

    Le plus intéressant est de voir, d’un point de vu d’artiste, comment ses derniers vont être rémunérés.
    Quand je vois le taux actuel du PayPerStream.. ça fais peur:

    Deezer 0,00200 €
    Spotify 0,00377 €
    Google Play Music 0,01400 €
    Xbox Music 0,00231 €
    Simfy 0,02000 €
    Napster/Rapshody 0,00741 €
    Rdio 0,00535 €

    Chiffres provenant de mes albums a decouvrir ici -> http://chezromain.fr/mes-musiques/

    • godschizo 31 mars 2015 at 22 h 25 min #

      Merci pour ces chiffres Romain ! 🙂
      En effet, c’est bien la question que je me pose sur Tidal, car la rémunération est LE sujet qui fâche.

  2. RomainJ 31 mars 2015 at 22 h 29 min #

    Il me semble avoir un album chez eux… mais pas sûr du tout :/ Il va falloir que je regarde.

    Sinon, aussi surprenant que ça peux l’être, Sony, qui vient d’arrêter son service Unlimited Music, pour passé chez Spotify, était le meilleur contributeur !

    Le PayPerStream chez eux était de 0,03131€ (15x plus que Deezer….)

  3. RomainJ 31 mars 2015 at 22 h 39 min #

    Oh surement pas !
    Jusqu’à Fin Mars Oui, mais ceux d’après, effectués sur Spotify, je ne pense pas !
    Je vois pas comment Spotify ferra la différence, et surtout, pourquoi Sony devrait payer pour ça…

    • godschizo 31 mars 2015 at 22 h 52 min #

      C’est sûr que faire un part’ avec Spotify évite ce genre de problématique à Sony 😉

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